JOGO DE CINTURA


 interview de Manuel Aires Mateus sur le projet de Batignolles

Sur certains projets, il faut savoir déployer des trésors de ce que les brésiliens nomment « Jeu de ceinture » (Jogo de cintura). Ou, en français, du tact et de la diplomatie. Associé à AAVP sur le projet de Batignolles, Manuel Aires Mateus (agence Aires Mateus e Associados) évoque sa première expérience française dans la construction de logements privés.

« Il faut toujours penser à l’architecture comme un art de l’inachevé. Pour Batignolles, il s’agissait d’imaginer une structure qui aurait la capacité d’abriter un grand nombre de personnes, dans un contexte très dense et difficile du point de vue urbain et politique. Je crois que le parti-pris de tirer le parc jusqu’au bâtiment de bureaux à l’arrière en passant à travers notre parcelle a été décisif, comme cette idée de retrouver une échelle individuelle dans ce programme imposant. Vincent avait introduit ces pavillons perchés qui apportent une dimension très riche, qui correspond à son coté exubérant, sa passion pour les animaux empaillés… Son penchant pour le baroque n’a rien à voir avec la décoration, mais traduit plutôt une relation à la vie. Appuyé sur ses deux jambes, le projet a toujours avancé tranquillement, malgré les batailles avec la maitrise d’ouvrage, certains diktats et les difficultés budgétaires qui sont allés croissants.
Nous avons tiré deux grandes leçons de cette expérience. Habituellement, dans nos projets portugais, nous faisons aboutir les détails à un niveau de définition très poussé. Sur un programme de promotion privée comme Batignolles, l’important est d’abord de comprendre la réalité, la vie, pour atteindre un niveau de liberté dans lequel tu parviens à faire un beau projet sans tous contrôler. Ce n’est plus le détail mais l’idée directrice qui permet le contrôle du projet.

Dans un certain sens, c’est comparable au travail de conception d’infrastructure. Quand nous avons dessiné la centrale d’épuration de Lisbonne, un bâtiment long d’un kilomètre, nous nous sommes trouvés pour la première fois dans une situation où l’on ne pouvait pas maitriser l’exécution comme on le souhaitait. Impossible de dessiner un joint, de discuter des aspects du béton car ce qui primait était d’abord la fabrication d’ouvrages et pièces préfabriquées dans des quantités industrielles, etc. Nous avons dû accepter d’autres conditions, nous plier à des exigences qui relevaient du domaine de la construction.

Aux Batignolles, il a fallu retrouver cette capacité d’adaptation mais dans le domaine de la conception. Nous nous sommes attachés à la condition urbaine, sur ce qu’était d’habiter une grande ville. Au final, nous ne nous sommes plus arrêtés sur le détail, et avons échangé nos exigences de réalisation contre une exigence d’ambition.

Nous avons beaucoup appris avec Vincent, qui nous a initiés à ce contexte particulier et nous a permis de lâcher notre folie du contrôle total. Il y avait toutes ces réunions ennuyeuses, et Vincent trouvait des choses pour s’amuser. J’ai découvert une personne qui a ce côté léger, mais avec un courage très rare, qui défendait le projet d’une façon intelligente mais très frontale. Il nous a permis de mener une bataille que l’on a finalement réussi à gagner.

Le projet est un grand succès, car ce que l’on a contrôlé est très bien. Après il y a des choses peut-être moins réussies : comme sur tous les projets, on travaille sur une partie de la réalité, et la réalité qui nous a été donnée, nous l’avons transformée, soulignée, mise en valeur. C’était une belle aventure!

Je pense qu’il y a des pistes à explorer sur l’idée d’habiter. En France, l’architecte est dans une position difficile, un contexte radical, voire extrême. La conception du logement est dirigée par les règles, pas par l’architecte. Qu’elles concernent la sécurité, les aspects techniques ou économiques, les règles instillent une affligeante banalité à l’habitat. Les ateliers de conception organisés aux Batignolles s’attachaient surtout à l’image du projet, et beaucoup moins à la qualité de l’habitation. C’est cette question de la qualité que nous aimerions explorer dans d’autres projets français : trouver des échappatoires tout en restant dans les règles, ouvrir le système de production du logement pour lui apporter de la liberté ».  


<