CORRESPONDANCE



Cher Sean,

Tout arrive à Paris, y compris la résurrection des speakeasies. Ne me demande pas pourquoi ces bars clandestins, purs produits de la prohibition typique de ton Chicago des années 30 connaissent, 80 ans après leur disparition des rives du Michigan, une nouvelle vie dans la capitale. Etrange phénomène puisque l’alcool n’a jamais été interdit aux parisiens, bien au contraire ! Taxé, oui, illégal, non ! Quoi qu’il en soit, ce regain inespéré provoque les situations les plus cocasses, comme de croiser au milieu de la soirée une foule endimanchée et apprêtée faisant impatiemment la queue devant un… lavomatic, gardé de surcroit par un videur patibulaire. Ce n’est pas une lessive plus blanche que convoite ce beau linge - encore que - mais l’accès à un bar dont la porte, subtilité suprême, est maquillée en façade de che-linge superposés. La scène se répète cinquante mètres plus loin à l’entrée d’un kebab, l’équivalent de vos bars à tapas. Cette fois, c’est vers les toilettes qu’il faut se diriger pour accéder au Saint Graal d’un bar à cocktail !

Tu me trouveras sans doute un peu snob. J’assume mon mépris total pour ces endroits bâtis autour d’un secret digne de ce bon Polichinelle, le maximum de la clandestinité consiste à se retrouver entre happy shiny people. Des pseudos crypto-bars où cachette rime finalement avec gadget ! Aucune élégance dans tout ça, aucune classe ! Bref, si je t’inflige à mon tour une longue attente avant d’en venir au fait, c’est pour que tu saisisses mieux ce qu’a d’exceptionnel le lieu dont je veux te parler. J’y suis allée avec Ernest par une de ces douces soirées qui succédaient aux torrides températures diurnes du mois d’Août. Tu sais, ces journées donnant l’impression qu’un immense sèche-cheveux est resté allumé au-dessus de la ville. Journées auxquelles, parait-il, il faudra désormais s’habituer…

Mais revenons-en au fait, et passons immédiatement à la Suite, avec et sans majuscule. Pas de prix du linge au kilo à l’entrée de ce discret établissement. Plutôt une inscription sublime, presque tonitruante.
« Dans ces murs voués aux merveilles, J'accueille et garde les ouvrages, De la main prodigieuse de l'artiste, Égale et rivale de sa pensée, L'une n'est rien sans l'autre ». C’est autrement plus imposant :  ici, les tambours qui roulent ne sont pas ceux des machines à laver ! Tu n’es qu’au début d’un long parcours qui débute dans le hall silencieux du Palais de Chaillot, occupé par la Cité de l’architecture. Les subtiles dorures renvoient les lumières de la ville. Tu as vite le sentiment d’être un visiteur clandestin du musée, fermé à cette heure, mais dont les moulages monumentaux semblent prêts à te poursuivre et t’avaler. Devenu Arsène Lupin occasionnel, tu redoubles de discrétion alors que tu passes devant le restaurant à l’animation léchée et ennuyeuse… Arrivé à l’ascenseur, tu indiques ton intention de gagner « La Suite », ta destination finale de ce soir. Je ne te ferai pas l’offense de rappeler à l’ancien bouddhiste que tu es que ce n’est pas le but qui compte, mais le chemin. Et sur ce point, le trajet ne déçoit en rien. Tu as définitivement semé la foule, et tu poses le pied dans une cabine d’ascenseur que tu n’as plus vue depuis « le Roi et l’Oiseau ». Parois recouvertes de matériaux précieux, couleurs sombres des tissus, miroir reflétant à grand peine ton visage quasiment masqué par un éclairage tamisé. Tu traverses, mentalement, les monuments rangés en poupée russe dans ce plus grand monument qu’est le Palais de Chaillot. Tu imagines ton arrivée à l’étage : frapper trois coups, murmurer tout bas que tu es envoyé par Joe… Au lieu de ça, la porte s’ouvre sur un vestibule voûté. Une hôtesse range ton manteau dans un dressing de bois sombre qui semblait n’attendre que tes vêtements. Le sol présente ces anciens carrelages de maison de famille d’antan, aux motifs bariolés mais discrets, nous laissant la sensation que ce sol a été foulé maintes et maintes fois, usé. Plafonds et murs voûtés accueillent quelques appliques, solennelles.

Derrière l’hôtesse se dessine une fenêtre dont la forme évoque l’alcôve d’un monastère masquée par de lourdes tentures. Toutes les portes sont fermées mais tu devines derrière l'une d'entre elles que tu es arrivé. C'est le parquet qui marque l'entrée de La Suite, tel un seuil chaleureux, tu pénètres dans un vaste salon tout en longueur, qui servait parait-il d’appartement à l’architecte auteur du Palais. L’ambiance, unique depuis le début du périple, t’emporte encore ailleurs. Les murs et les plafonds sont recouverts de bois à la teinte chaude. Bois naturel, peinture, patine, je ne saurais le dire. Un mobilier hétéroclite est disposé sur un patchwork de tapis dont je n'aurais jamais imaginé qu'ils puissent se marier entre eux. Bois, mobiliers, tapis, appliques sur les murs forment un élégant chahut et dialoguent avec la cheminée dont la blancheur contraste, les bibliothèques renferment livres et objet curieux. Flottant dans une atmosphère ouatée, onirique, tu ne t’apercevras pas de suite du bric-à-brac rassemblé entre ces murs. Une version chic du vide-grenier. Ici, une chauffeuse dont les pieds ont été tapissés, là un fauteuil cannelé ou encore cette console de marbre et fer forgé qui semble provenir d'une vente aux enchères prisée. Peu de places sont offertes aux visiteurs mais elles semblent appréciées car aucune n'est libre. Tu déambules maintenant sur un tapis de couloir dont la largeur dénote avec le volume. C'est comme s’il nous invitait à poursuivre la découverte du lieu. Drôle de tapis, en bois et marbre, à motifs géométriques, complétant avec élégance le parquet à chevrons que l'on aperçoit sous cet entrelacs de tapis. Au Lulu’s Bingo ou au Frac à Chuck tu tombes toujours sur l’Oncle Max et toutes tes connaissances. Dans La Suite, tu es chez toi en toute discrétion, pour un tête-à-tête avec ton amoureux ou, si tu es seul, avec la Dame de Fer, clou d’un spectacle déjà époustouflant. Les portes vitrées s’ouvrent sur une terrasse où Paris t’accueille, avec en ambassadrice spéciale la tour de M. Eiffel. Dès lors, tu peux déambuler tranquillement entre les boiseries, les résilles du bar et les miroirs et les sols. La Suite est un joyau parisien d’un genre spécial, hélas, de ceux qui ne verront jamais le jour, puisque le client a finalement choisi un autre décor pour ces murs. Pour visiter le lieu, ne reste plus que les songes, ou le voyage à Rebours dans le temps, selon une logique chère à Joris-Karl Huysmans, juste avant le moment où le maitre d’ouvrage classa ce projet sans suite ! Un destin banal chez les architectes. Peut-être, un jour, un mécène éclairé saura mener cette Suite à bonne fin ?

Je t’embrasse chaleureusement et espère te voir bientôt, dans une gargote de nos contrées ou dans un des speakeasies fantômes de la Windy city.

Rubis



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