PAROLES LIBRES
& EN VRAC


« Au milieu du chemin de notre vie,
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue. »

           Dante, La Divine Comédie, Chant I : L’Enfer


LOrée, au seuil des mondes


Passer d’un monde à l’autre au travers d’une forêt : cette réminiscence dantesque entoure l’Orée, cité funéraire que l’agence AAVP va construire Porte de La Villette. Un parc précède l’entrée aux salles de cérémonie, auxquelles on accède en empruntant une rampe qui conduit doucement sous la terre, après s’être glissée sous un bois qui se prolonge le long du périphérique. Prélude à un autre monde débutant par l’immersion dans un objet qui n’est, au sens classique du terme, ni un bâtiment ni une infrastructure : un espace aux limites impalpables, à la lumière diffuse, inclassable. Vous qui entrez ici, oubliez toute référence à votre vie quotidienne et renoncez à tout repère familier. Vous vivrez en ce lieu un moment que l’on espère unique, qui n’existe qu’à cet endroit précis. Une intensité émotionnelle que vous n’emporterez pas avec vous, et que vous ne devez retrouver nulle part. Parcours souterrain, lumière zénithale, espace clos, des dispositifs architecturaux intemporels construisent le microcosme.

Le projet répond à une commande dont les enjeux vont bien au-delà des considérations fonctionnelles qui dominent aujourd’hui les pompes funèbres. Il s’agit de redonner une place à la mort dans la Cité, de retrouver sur le territoire des façons d’habiter en prenant en compte toutes les dimensions de l’existence, y compris les plus douloureuses. L’architecture, art des seuils, est plus que jamais utile dans ce programme. Elle doit favoriser la catharsis, l’apaisement, suggérer des significations, instaurer la séparation tout en l’inscrivant dans une continuité. Le process ultra fonctionnel qui accompagne ce moment est caché aux yeux du public. Il reste imposant : parking, fours, marche en avant et séparation des flux entre les familles, ouverture à tous les rites, y compris ceux impliquant une présence de la famille pendant plus de 24 heures, sans avoir à fermer le site. Le trivial côtoie le tragique, l’éternel se double du fonctionnel pour répondre à une demande de la société en croissance exponentielle.

Le tabou qui entoure la mort est loin d’avoir disparu. Les réactions des communes limitrophes à l’implantation d’un crématorium en témoignent. En construisant un tel équipement sur ses marges, Paris, selon elles, reconduisait une habitude pluriséculaire de rejeter au loin ses activités polluantes et dégradantes, assimilant implicitement crématorium et incinérateur de déchets. Le rejet des vivants conduit à dissimuler l’architecture, à imaginer un équipement furtif. Le projet de l’Orée est la variante discrète du Mont, une autre proposition d’AAVP pour cette consultation qui demandait non pas un, mais trois projets à chaque agence participant au concours. Il est de ces lieux où se reconstruit l’humanité en se réconciliant avec la mort, événement de l’existence aussi naturel que la naissance. Outre les salles de cérémonies et le funérarium, l’Orée disposera d’un centre d’interprétation et de réflexion sur les pratiques funéraires dans le monde contemporain. Orée : le bord, la lisière d’un bois, ou le commencement, le début d’une nouvelle histoire, d’une nouvelle vie.